Dans la tempête, un mardi – partie 1

Il serait vint d’en vouloir à la pluie de tomber,

au vent de souffler,

à l’arbre de se fendre,

à la pierre de s’effondrer.

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Chapitre 1 : Un jour plus tard…

Gyen était d’une humeur massacrante. Il n’arrivait pas à faire taire en lui le cocktail de colère qui s’agitait comme dans un shaker. Il était encore fâché de sa rencontre avec l’artiste. Il détestait avoir à prendre ce genre d’initiative sur les gens. De plus, malgré trois shampooings, il n’arrivait pas à se défaire de l’odeur de feu dans sa barbe et ses cheveux. Il trouvait des plus désagréables de retrouver cette senteur dans sa pilosité – et ce même si un barbecue en était la cause. Sauf que dans ce dernier cas, il y avait le parfum de gras de viande qui là n’était pas contraignant. Alors que l’idée de nourriture s’imposa dans son esprit, il s’apaisa un peu. Il avait faim. Dernièrement, il avait tout le temps faim. Il s’était fait à cette idée, comme il s’était fait à celle d’aimer cette vieille veste de cuir usée. C’était comme ça, se dit-il en croisant son regard dans la glace après avoir frotté ses cheveux à l’aide de la dernière serviette sèche dont sa chambre était munie. Il n’eut pas envie de cligner des yeux face à son miroir. Il ne voulait pas tenter le diable ce soir.

Sortant de la petite salle de bain, il se retrouva dans sa chambre d’hôtel où, sur le lit, se trouvaient des vêtements neufs qu’il avait pris soin d’acheter dans un magasin lambda. Les siens puaient l’incendie et il n’avait pas de rechange avec lui. Il enfila donc les vêtements frais et jeta les autres en boule dans la poubelle près du bureau. La femme de chambre serait – au matin – sûrement ravie de cette attention. Il n’y eu que sa veste en cuir qu’il ne jeta pas. Parce que… c’était une évidence que cette veste n’était pas à jeter, et ce quoi que son odeur aurait pu être.

Il sortit dans le couloir de l’hôtel laissant la porte de sa chambre se refermer derrière lui. On lui avait laissé la numéro 12 entre la 11 et la 14. Le patron de l’établissement était persuadé qu’une chambre 13 lui porterai malheur et lui coûterai des clients. Ça, plus que les immondes motifs baroques des tapisseries ou l’effroyable moquette grêlée de tâches diverses et de zones collantes. Il posa sa clef sur le comptoir de l’accueil en passant devant. Il avait pris l’habitude de toujours faire de la sorte, du fait de sa fâcheuse tendance à disparaître d’un endroit pour se retrouver dans un autre de manière incontrôlable. À une époque, il les mettait à la poubelle. À une autre, plus cordiale, il les renvoyait par la poste. Maintenant, il faisait comme ça.

  • Vous sortez monsieur, demanda le réceptionniste. Avec ce qu’il tombe vous devriez vous munir d’un parapluie. Il y en a en libre-service dans le pot près de la porte.

Gyen ne répondit ni merde, ni merci et sortit simplement dehors. Il était toujours de son humeur massacrante et marcher dans la tempête de nuit correspondait parfaitement à ses aspirations pour la soirée. Il voulait sentir la pluie et le froid battre son visage. Une fois dans les rues de Broughty Ferry, il se rendit rapidement compte qu’il allait avoir du mal à trouver quelque chose de correct à se mettre sous la dent. Il était 22h passées et il ne semblait pas y avoir un chat dehors. Il commença à errer au hasard des rues. La pluie abondante qui ruisselait sur les façades grises des bâtiments faisait miroiter les reflets orange de la lumière des lampadaires. Les petites villes écossaises étaient belles sous un temps radieux, mais devenaient magnifique par ce genre de nuit. 

Les barmen au comptoir de tous les pubs dans lesquels il entra lui répondirent systématiquement que les cuisines étaient fermées à cette heure. Aussi, Gyen finit par échouer devant le Khan Takeaway à commander un kebab douteux qu’il se voyait déjà manger sous la pluie.

Alors qu’il passait commande de son sandwich et de ses frites, il remarqua un homme assit sur une volée de marches à l’abri d’un petit porche à quelques mètres de lui. À l’instant où son esprit s’arrêta sur le fait qu’il irait s’asseoir là-bas pour manger, il sut que c’était une mauvaise idée. Mais Gyen était un être curieux – et ce dans tous les sens du terme – il ne pouvait se satisfaire de sentir qu’une idée était mauvaise. Il devait mesurer en quoi, précisément, c’était le cas. Une fois prête, il attrapa sa commande et marcha vers le petit abri. Tandis qu’il approchait, il remarqua que l’homme assit était de l’allure de ceux qui occupent principalement leur quotidien par l’errance citadine. Gyen avait appris à aimer la compagnie ponctuelle des gens qui vivaient dans la rue, car ils avaient les yeux qui traînaient là où ceux des autres ne regardaient jamais. Ses vêtements usés étaient sales, tout comme sa barbe et ses cheveux en bataille. Il était replié sur lui-même soit pour se protéger du froid, soit pour témoigner de son état de réflexion intérieure.

  • Ça te dérange si je m’abrite un peu ici le temps de manger ?

L’homme leva les yeux sur Gyen et lui fit signe de prendre place. Gyen posa machinalement son sac de frites entre eux deux et l’invita à se servir. L’homme sale ne lâcha pas Gyen des yeux. Ce contact permanent était d’autant plus malaisant que son motif ne semblait pas clair. Au bout de longues minutes, l’homme brisa le silence.

  • Tombée…

  • Hum ?! Émit interrogativement Gyen en mâchant son kebab.

  • Tombée, reprit l’homme sale.

  • Qu’est-ce qui est tombée ? 

  • Ah ah ah, La tour… Tombée, répondit-il en mimant de ses mains.

  • Une tour est tombée. Je comprends rien. Quelle tour, où ça ?

  • Là, dit-il en pointant une direction du doigt. La tour tombée.

L’homme sale se leva dans un mouvement brusque. Il renversa le sachet de frites sur son passage et courant sous la pluie au milieu de la rue, il gueulait : tombée ! La tour tombée ! Ah ah ah Tombée ! Tout ça n’avait que peu de sens pour l’instant. Mais bon, comme se disait souvent Gyen : au fond, dans la vie, peu de chose ont vraiment de sens. La direction que l’homme lui avait indiquée pointait vers la plage. Alors mouillé pour mouillé, se dit-il, autant aller en plus profiter des embruns de la mer du nord. Il finit d’engloutir son repas et suivit la rue qui s’élançait vers le front de mer. 

La flore de la dune dansait sous les bourrasques d’un vent tourbillonnant. Les vagues, indécises quant à leur destination, se fracassaient entre elles en projetant des gerbes d’eau salée dans les airs. Ce spectacle chaotique était en parfait accord avec les états d’âme de Gyen. Il sentait dans ce tableau une forme d’harmonie. Il inhala une profonde bouffée de cet air chargé d’humidité et de sel et esquissa un sourire. Il se mit à marcher machinalement le long de la plage. Alors qu’il avançait, il vît se dresser face à lui une sombre structure verticale. Elle n’était pas tombée du tout, mais il la reconnut tout de même. Gyen avait appris il y a bien longtemps à écouter son instinct. C’était de cette tour dont lui avait parlé le clochard. La tour tombée tenait encore debout. 

Gyen accéléra le pas à l’approche de l’édifice. Car plus qu’une simple tour, il se trouvait face à un modeste château. À quelques mètres de son entrée, il fit halte pour s’offrir la contemplation d’une vue d’ensemble. Ses yeux remontèrent de la base au sommet, cherchant un détail ou une anomalie quelque part. Ils s’arrêtèrent enfin sur la plus haute coursive. Dans un créneau, il remarqua la silhouette d’un homme. Ce dernier en appuie sur les merlons était monté sur le créneau. Son intention sembla soudain évidente. Gyen s’élança en direction de la tour, il espérait de tout cœur être assez rapide à la gravir et en atteindre le sommet pour empêcher un drame.

Le mystère de la maison moisie – partie 1

Parce que sans lui, 

le monde serait moins bizarre et absurde,

Moins inquiétant et moins étrange…

… Moins beau, en quelque sorte.

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Chapitre 1 : Ce matin-là

Ce matin-là, comme à son habitude, Gyen ouvrit les yeux à 8 heures. Il n’était pas vraiment le genre d’homme qu’on pouvait qualifier comme « quelqu’un du matin ». On ne pouvait pas sérieusement considérer qu’il était « quelqu’un du soir non plus ». En réalité, la seule chose qu’on pouvait dire de lui est : qu’il était quelqu’un – et ça, quel que soit le moment de la journée. Alors qu’il se levait de son lit, il fut ravi de constater qu’il était toujours lui-même. Il faut bien admettre que la chose est fort peu agréable au saut-du-lit de découvrir qu’on est devenu en quelques heures de sommeil quelqu’un d’autre. Quelqu’un avec des goûts différents, une voix différentes, un corps tout différent. Il est, par exemple, très désagréable dans ces moments-là de ne pas reconnaître ses propres dents alors qu’on les parcours du bout de la langue. Or, ce matin là – et Gyen le confirma lorsqu’il se rencontra dans le miroir, il était toujours le même que la veille au soir. Il étira ses membres engourdies. Il cligna courageusement des yeux face à la glace de sa salle de bain et esquissa un sourire quant au résultat. Il était ravi de constater que, tandis que ses yeux était fermés, il n’avait pas disparu. Là encore, il faut bien reconnaître qu’il est parfaitement déplaisant de disparaître face au miroir de sa salle de bain alors qu’on est nu et mal réveillé, avec les dents pas brossées et son haleine du matin. Mais il était toujours bien là et cette idée le réconforta à tel point qu’il s’autorisa à cligner des yeux une seconde fois.

Parfait. Toujours pas de disparition.

Gyen passa quelques vêtements. Une sorte de mix entre ceux encore frais d’hier et des propres pliés dans le tiroir du dessus de la petite commode blanche en face du lit. Il ne prenait jamais ceux du tiroir du dessous. En vérité, il n’ouvrait plus jamais le tiroir du dessous depuis la fois où ce dernier – au lieu d’offrir des rangées de chaussettes pliées par paires – lui avait ouvert une vue sur une obscurité abyssale de laquelle une voix lui avait crié : « Je te vois Thibaut. Je te vois. Oui, c’est bien à toi que je parle Thibaut. Ce n’est pas la peine de me regarder avec ses yeux et ton sourire en coin. Je sais que tu sais que je t’ai vu faire. N’essaye pas de me duper du contraire. »

Chose qui lui avait semblé surréaliste, puisqu’il ne s’appelait pas du tout Thibaut.

Mais alors qui était ce Thibaut ?

Gyen ne l’avait jamais su. Aussi il avait préféré ne jamais rouvrir le tiroir. Même s’il avait du pour cela se racheter une collection complète de paires de chaussettes.

Gyen descendit prendre son petit déjeuner. Il aimait bien l’idée de commencer la journée de cette manière. Il avait très fortement envie de quelque chose de sérieux et de subsistant. Tel que des saucisses, des œufs, des haricots à la tomate, un peu de lard et des toasts. Et un bon café, oh oui, un bon café. En ouvrant son frigo, la triste réalité le frappa mollement sur la joue. Il n’était riche que d’une demi-bouteille de lait demi-écrémé, d’une boîte à œufs vide – dépouillant l’objet de sa fonction première et le reléguant au rang de « juste » boite – et d’une paire de semelles pour chaussures qu’il gardait car il aimait la sensation fraîche sous sa voûte plantaire lorsqu’il mettait ses boots en été. Il se résigna donc à un simple café au lait tout nul – parce qu’il n’avait également plus de bon café – en se disant qu’il se vengerait sur le déjeuner.

Son petit déjeuner gâché, il se décida à attaquer sa journée. Il n’avait rien de prévu ce matin-là. Gyen savait que les matins où rien n’était prévu étaient les pires. Ils finissaient trop souvent de manière inattendue et désagréable. Comme il allait bientôt le découvrir, ce matin-là, ne ferait pas exception à cette règle. Il revêtit sa veste de cuir marron – moche et confortable – et ses boots – sans les semelles fraîches du frigo parce que nous étions au mois de février et qu’elles n’étaient donc pas à propos. Alors que sa main s’apprêtait à saisir la poignée de la porte d’entrée, il entendit une voix par-dessus son épaule.

  • Billet s’il vous plaît.
  • Pardon, dit Gyen en se retournant.
  • Billet s’il vous plaît, répéta le contrôleur qui se trouvait face à lui. Gyen fouilla les poches de sa veste et – dans le fond de la poche secrète à l’intérieur de la poche intérieur – il trouva un petit billet de train orange. Le contrôleur prit le billet et le poinçonna en disant : Ah, Dundee ! Vous descendez au prochain arrêt, mon garçon.

Gyen trouva que le « mon garçon » était totalement superflu compte tenu qu’il ne devait pas y avoir un écart d’âge si grand entre eux. Mais il ne dit rien à ce sujet. Il ne dit rien non plus concernant le fait qu’il se trouvait soudain dans un train en direction de Dundee et non plus dans son hall d’entrée. Cela ne servait à rien de se poser une telle question puisqu’il était de toute façon sur le point d’arriver.

En descendant sur le quai, une bourrasque de vent froid et humide lui balaya désagréablement le visage. Il pouvait y sentir les embruns de la mer du nord, mais aussi une odeur acre et tenace qui n’avait rien à voir avec la mer. Dans son esprit ça sentait comme quelque chose de violet, ou pire, de Bordeaux… Oui, c’était ça. Une odeur Bordeaux. Le parfum de quelque chose de malsain et malhonnête à la fois. D’une chose qui s’insinue lentement et pénètre salement par capillarité dans tous les recoins. C’était insupportable. Il lui fallait immédiatement en trouver la source afin de mettre un terme à ses effluves. Tel un limier, il se mit à suivre l’odeur. Son nez le porta jusqu’au pont neuf et sur la rive opposée de Tayport. C’était un minuscule village de pêcheurs empreint d’un charme pittoresque fou. Là, il erra entre les habitations. Il crut à un moment avoir perdu la piste, après avoir passé l’église en face de l’unique restaurant de la rive : une baraque à fish n’ chips.

Mais au détour d’une rue, l’odeur le frappa de nouveau de plein fouet. Il continua son chemin entre les petites habitations et arriva jusqu’à une impasse. Il sut la reconnaître au premier regard. Elle n’était pas imposante ou effroyable d’aucune sorte. Elle arborait de jolie couleur sur une jolie forme d’ensemble. Mais l’odeur… Il savait qu’elle était habitée d’une chose malsaine. Au moins, il avait rapidement compris la raison de son arrivée dans cette ville ce matin-là. Il devait entrer dans cette maison.

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