Dans la tempête, un mardi – partie 2

Difficile de maintenir l’illusion qu’on vol,

lorsqu’on ne fait que se rapprocher du sol.

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Chapitre 2 : Le mec de la tour tombée

Son métabolisme accéléra d’un coup. Le temps sembla se dilater autour de lui et sa conscience s’étendre jusqu’au sommet de la tour. La pluie, alors battante, sembla être devenue un amas de gouttes en suspension. Son objectif était clair dans son esprit. Il devait atteindre l’homme au sommet de la tour avant que ce dernier n’est franchi le dernier pas qui le séparait du sol. Gyen se précipita à travers la grande entrée percée dans le rempart d’enceinte. Il déboula dans la cour et cherchant des yeux la porte pour pénétrer dans la tour, le coin de son œil capta un détail improbable. Mais il ne laissa pas le temps à son cerveau de traiter l’information. Il était pressé, en état d’urgence absolu. Il manqua de peu de s’éclater l’épaule en se fracassant contre la porte de bois pour l’ouvrir. Puis gravit les volées de marches qui le séparaient encore du sommet. Il se rappa contre les mur de granite sombre à chaque tournant serré du colimaçon toujours plus étroit.

Enfin il arriva sur la coursive. Il décida de ralentir son allure. L’homme était toujours perché sur son créneau. Il s’agissait maintenant de se débarrasser de toute précipitation. On ne sait jamais ce qui pourrait précipiter les actions d’un homme qui a fait le choix de se mettre face au vide par une nuit de tempête. Alors qu’il approchait avec une agile discrétion digne d’un félin, il passa en revu dans son esprit un panel de phrases d’accroches. Fallait-il utiliser un ton grave, sérieux, compatissant, compréhensif ou bien de l’humour décalé peut-être. Comment savoir, il ne le connaissait même pas au final. Mais évidement le problème n’était pas là. Gyen rencontrait tout le temps des gens qu’il ne connaissait pas, dans des situations souvent délicates et ne s’était jamais retrouvé à court de choses à dire. Sauf une fois peut-être, oui, en Chine. En même temps, il faut admettre qu’on peut parfois avoir du mal à trouver ses mots face à des soldats de terre cuite. Mais là encore, le moment n’était pas propice à ressasser le passé. D’autant que la course poursuite avec le gang des moignons qui avait suivit la première altercation ce jour-là était loin de compter parmi ses souvenirs agréables. Mais qu’importe maintenant, il se trouvait tout proche de l’homme perché et il était grand temps de le détourner de l’appel du vide hérité de ses lointains ancêtres les grands singes.

  • Plus jeune, j’adorais monter ici et laisser mes yeux se perdre vers l’horizon infini, déclara l’homme soudainement. Je guettais le passage des navires faisant de la pêche ou bien le transit entre les plates-formes pétrolières et le port d’Aberdeen. De tout petits points mobiles, comparables à des insectes, qui se mouvaient lentement à travers les embruns et les brumes marines.

Gyen grimpa sur un créneau à côté de l’homme et s’assit à côté de lui. Il croisa ses jambes en tailleur pour bien marquer le fait qu’il ne comptait pas s’approcher davantage.

  • Comme toute chose dans la vie, j’ai fini par m’en lasser. Enfant, ce n’était pas seulement ma fascination pour le monde marin qui me poussait à grimper ici et veiller l’horizon avec une fièvre anxieuse. Mon père travaillait sur une des grandes plates-formes pétrolières. Et moi, depuis la terre, j’attendais son retour. Il faisait trois mois de rotation. Trois mois à terre, trois mois en mer. Trois mois en sa compagnie, trois mois à l’attendre. Puis un jour, le bateau est revenu sans lui. Je me suis mis à venir tous les jours. Je guettais à travers la houle priant pour un retour inespéré. Mais il n’est jamais revenu. Je venais tous les jours. Et puis, une fois je n’ai pas pu venir et encore une autre. Une semaine avait passé avant que je revienne, puis un mois et des années. Petit à petit j’étais passé à autre chose et j’ai laissé le temps passer.

Gyen restait assit, relativement impassible. Il n’avait rien à répondre à cette histoire. Il préféra donc laisser l’homme continuer.

  • C’est un peu marrant dans le fond. De se retrouver là. J’ai marché sans réfléchir. C’est un peu comme si mon corps m’avait simplement amené ici. Mon père n’est pas mort ici, ne m’a jamais conduit ici de son vivant. Je ne partage aucun souvenir de ce lieu avec lui. Pourtant quand je pense à lui, je visualise cette tour. Un peu comme si elle nous connectait lui et moi.

L’homme s’interrompit. Les bruits de la pluie et du fracas des vagues contre les rochers devinrent les seuls sons audibles. L’homme se tourna vers Gyen et lui sourit.

  • C’est marrant. Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça.

  • Je suis un mec avenant, répondit simplement Gyen.

  • C’est vrai. Tu me sembles profondément sympathique… Non, ce n’est pas le mot. Je ne crois pas que tu sois un mec sympathique. Tu me sembles  plus nuancé que ça. Tu comprends ce que je veux dire.

  • Oui, on me l’a déjà dit. Ma plus grande qualité dans le fond est d’être le mec qui est là.

  • C’est ça. Tout à fait. Ça n’a pas l’air de grand chose, mais ça compte. Être là. C’est une qualité et un défaut en fait.

  • C’est souvent un tas d’emmerdement aussi. Mais qu’est-ce que tu veux, j’ai rarement autre chose à faire.

  • Allons, allons. Pas de fausse modestie. 

L’homme se désintéressa de Gyen pour se préoccuper soudain de quelque chose qu’il semblait avoir perdu. Il palpa ses poches de manteau et de pantalon. Il n’avait pas de poche secrète à fouiller, sinon il l’aurait fait. Son visage afficha une évidente inquiétude. Il fixa les mains de Gyen et regarda les siennes.

  • Tu ne portes pas de bague ?

  • Non, répondit Gyen.

  • Merde. Tu sais quoi. Je crois que j’ai perdu la mienne. Tu ne l’as pas vu en montant ici ? Si ça se trouve je l’ai fait tomber en bas.

Et ainsi, il sa pencha au dessus du vide. Cette action eu pour effet de faire bondir Gyen sur ses appuis et d’approcher de l’homme. Ce dernier fit un mouvement de la main pour le chasser tel une mouche. 

  • Ah ah, allons qu’est-ce que tu fais ? Tu crois que c’est le moment où je vais sauter c’est ça. Ah ah. Allez, assieds toi. C’est bon. Je cherche juste ma bague. Tu es sûr de ne pas l’avoir vu ? Elle est en or et à l’intérieur on y trouve mes initiales et celles de ma femme ainsi que notre date de mariage.

Gyen eu un instant d’arrêt. Il n’avait pas vu la bague dans les escaliers. Non ça, il en était sûr. Il ne pouvait pas avoir vu la bague dehors non plus. Allons, c’était tout bonnement impossible. Avec la pluie battante, les herbes hautes brassées par le vent tandis qu’il courait. Mais il avait vu quelque chose. Alors qu’il s’élançait vers la tour et que son esprit était focalisé sur le sommet. En périphérie de sa vision… Dans l’herbe. Il avait vu…

  • Tu vois, lui dit l’homme. C’est exactement ce que je te disais. Être là, c’est une peu une qualité et un défaut. C’est être en permanence sur le fil du rasoir. Je me souviens ce que j’ai fait de ma bague maintenant.

  • Où l’as tu perdue.

  • Oh non, non. Je ne l’ai pas perdue. Elle est là en bas, je l’ai laissé tomber.

  • Ah oui ?

  • Hum, je vais aller la chercher. J’aime pas ne pas l’avoir sur moi. Je me sens incomplet.

  • Je comprends, répondit Gyen d’un ton grave.

  • C’est une qualité et défaut. Être là à temps, ça, c’est une qualité.

Sur ce, l’homme tandis la jambe en avant et fit le dernier pas qui le séparait du vide. Gyen ne l’empêcha pas. Il ne leva pas le petit doigt, car il se souvenait enfin de ce qu’il avait vu dans l’herbe. Il avait vu l’homme. Il était arrivé bien trop tard pour empêcher l’homme de tomber de la tour. Il contempla le corps inanimé dans la cour tout en bas et alors qu’il se demandait quel rôle il devait jouer dans cette histoire, la porte des escaliers s’ouvrit. L’homme venait d’arriver au sommet de la tour.

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