Dans la tempête un mardi – partie 3

En haut, comme en bas,

La seule chose qui lui manquait

se trouvait à son doigt.

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Chapitre 03 : Le dos au mur

Une bourrasque de vent balaya le visage inondé de pluie de Gyen. Il contemplait de ses yeux clairs l’homme qui venait de franchir la porte au sommet de la tour. Celui-là même qui venait de sauter dans le vide. Celui-là même qui était mort, écrasé dans la cour au pied du donjon. Trois temporalités d’un homme réunies en un seul et même lieu. Un paradoxe improbable dont la raison était pour Gyen un mystère. Et comme chaque fois qu’il se trouvait face à une énigme, il comptait bien la résoudre. Dans le fond, n’était-ce pas ce qu’est chaque esprit hanté, chaque fantôme ; une énigme errante dont le plus profond besoin est qu’on la résolve. Ce n’était pas la première fois que Gyen se retrouvait face à ce genre d’apparition, loin de là. Il avait par conséquent quelques intuitions sur la marche à suivre. Il savait que les spectres des vivants étaient des créatures fragiles et sensibles. Il fallait donc les approcher avec calme et diplomatie, sans les sortir de leur zone de confort.

  • Drôle de temps pour observer le passage des bateaux, lança Gyen.

  • On est trop tôt dans le mois aussi, répondit l’homme en s’approchant de Gyen sur la coursive. Le turn-over des plates-formes ne sera pas avant trois bonnes semaines et pour la pêche… Bah, ils vont beaucoup plus loin qu’ils n’allaient avant. Les récifs ont été ratissés par ici. Il n’y a plus que les pécheurs du dimanche qui trouvent leurs comptes à distance de vue et aucun d’eux ne sortiraient par ce temps.

  • Je m’appelle Gyen.

  • James, répondit l’homme. Ravis de te rencontrer. Je pensais que je serais bien la seule âme à avoir l’idée de venir ici. Mais on dirait bien que non.

  • Trop sale humeur pour ne pas profiter du sale temps et rester au chaud.

  • Je vois ce que tu veux dire. Pour ma part, j’aime bien venir ici. Ça me rappelle mon père. Je venais là, gamin, quand il était parti.

  • C’est tenace un souvenir de gosse.

  • C’est bien vrai. Ça faisait tellement longtemps que je n’étais pas venu. Je n’y ai même pas pensé. Je suis passé dans le coin après un rendez-vous et je me suis surpris à me lancer dans le détour par pure nostalgie.

  • Pas d’idées noires en tête tout de même ?

  • Non.

  • Tu es bien sûr de toi, James ?

  • Drôle de question. Évidement que je suis sûr, répondit James avec une sorte de rictus. Je suis simplement monté pour faire un voyage dans les souvenirs et sentir l’air de la mer du nord. Ne va pas croire que je suis pressé de redescendre au point de prendre la route à un pas.

  • Oh, mais je ne crois rien du tout, cependant, tu pourrais peut-être descendre de ce créneau. Je ne pense pas que la vue nécessite que tu t’approches à ce point du bord.

Mine de rien, tandis qu’il parlait avec Gyen, James était monté se percher sur l’un des créneaux. Il se trouvait debout de toute sa hauteur face au vide. Il ne semblait pourtant pas en être conscient. Gyen avait déjà vu ce genre de problème avec des fantômes de suicidés. La clé pour stopper leur tourment se trouvait généralement dans le fait de leur faire admettre leur acte. De regarder la vérité de leur mort en face.

  • Tu es sûr que tu as envie de faire ça ?

  • Je n’ai pas envie de faire quoi que se soit. Qu’est-ce qui se passe ?

  • Je n’en sais rien, à toi de me dire. Qu’en penserais ta femme ? Hein ?

  • Comment tu sais pour ma femme ? Tu connais Elisa ?

  • Non, je ne la connais pas. J’imagine juste à cause de ta bague au doigt.

  • Ma bague, dit James en levant sa main gauche dont l’annulaire en était dénué. Où est-elle ?

  • Calme toi, lui dit Gyen en s’approchant de lui. Elle n’est sûrement pas loin.

  • Tu me l’as prise ?

  • Non, je ne l’ai pas. Fais moi confiance. Elle doit être quelque part, je vais la retrouver. Tu l’as certainement perdu dans le coin.

  • Pas étonnant, dis James en montrant sa main à Gyen. Regarde-moi ça, mon doigt est complètement cassé. Ça ne me surprend pas qu’elle soit tombée.

Tandis que Gyen se mit à chercher minutieusement autour de lui, James se pencha vers le vide et déclara : ne t’embête pas. Je crois que je la vois. Elle est là.

Alors que Gyen releva la tête vers James, il le vit plonger la tête la première dans le vide. Gyen se précipita contre le garde-corps de pierre, mais James avait déjà disparu. Seul son corps sans vie se trouvait allongé en bas.

  • Merde, laissa échapper Gyen de colère.

Il ne s’était pas bercé d’illusions et était convaincu dès le départ qu’il ne briserait pas l’énigme de ce spectre du premier coup. Mais ce n’était pas pour autant que ça lui plaisait de se voir échouer. L’idée de passer la nuit à voir un type se foutre en l’air encore et encore jusqu’à ce qu’il en comprenne la raison ne lui plaisait guère. Il frappa du poing la pierre noire et humide. Et tandis que la douleur lui remontait le long du bras. James apparut de nouveau à la porte. 

  • J’ai comme l’impression de déranger.

  • Mais non James. Ne t’en fais pas.

  • On se connaît, demanda James en approchant.

  • Pas vraiment, non, on se rencontre seulement un court instant. Je suis Gyen, dit ce dernier en lui tendant sa main gauche – moins meurtrie que l’autre.

  • C’est marrant, répondit James en lui serrant la main, plus qu’un prénom, dit comme ça, on pourrait croire que ça explique toute la situation.

  • C’est généralement le cas, mais pas ce soir.

Tandis qu’ils se serraient la main, Gyen ne put s’empêcher de remarquer l’alliance au doigt de James.

  • Jolie bague.

  • Merci, répondit James d’un air troublé.

  • Qu’y a-t-il ?

  • Rien… C’est juste que… C’est étrange. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ça ce soir.

  • Ah oui ? Et qu’est-ce que ça a d’étrange.

  • Je crois que… Je crois que je me tenais ici quand je l’ai entendu.

Gyen regarda autour de lui. Ils étaient seuls. Mais une petite étincelle illumina les brumes de ses pensées. Ils étaient peut-être seuls maintenant, mais rien ne disait que James n’avait pas rencontré quelqu’un sur ce toit. Peut-être s’était-il trompé. Peut-être James n’était pas à l’origine de sa propre mort.

  • Qui t’a dit ça ?

  • Un homme, je crois.

À ces mots James se rapprocha du bord de la coursive. La bague, compris enfin Gyen, tout est lié à la bague. James n’est pas tourmenté par des souvenirs. On lui a dérobé une partie de lui.

  • Quel homme ? Comment était-il ?

  • Je ne sais pas, répondit James alors que son alliance s’arrachait de son doigt en le cassant.

  • Tu dois te souvenir. Un détail. N’importe quoi, l’implora Gyen. N’importe quoi qui puisse m’aider.

  • T’aider à quoi ?

  • À retrouver ce que tu as perdu. À t’empêcher de rester errer ici. À t’apporter un peu de paix.

  • Je suis mort, c’est ça, demanda James en grimpant sur le créneau.

  • Je suis désolé.

  • Je ne veux pas être mort.

  • Je… Dis-moi à quoi ressemblait l’homme.

  • Je ne sais plus. Je ne me souviens pas.

  • Tu dois te forcer.

  • Il était… ses vêtements étaient usés et sales. Ils avaient des yeux de fous et son rire. Mon dieu, son rire.

Gyen n’eut que peu de doute face à la description que James venait de lui faire. Il savait qu’il avait déjà vu l’homme en question plus tôt dans la soirée. Il devait maintenant le retrouver.

  • Attends, ce n’est pas grave. Je crois que je la vois. Elle est là, dit James en sautant une fois de plus du sommet de la tour.

Un sentiment de colère inonda Gyen. Il détestait cet état d’impuissance auquel il était confronté. Il quitta le sommet de la tour et dévala les marches des escaliers quatre à quatre. Il prit un peu de temps face au corps sans vie de James pour s’assurer de sa théorie. Entre autre fractures, l’annulaire de James était brisé et sa bague manquante. Il devait la retrouver. Il courut dans le centre-ville à la recherche du rieur malsain qui lui avait parlé de la tour en premier lieu. Il était convaincu que c’était lui. Il parcourut le dédale de ruelle, manquant de glisser sur les pavés humides. Il ne s’arrêta pas avant de trouver enfin, dans le plus sombre des recoins, l’homme qu’il cherchait. Il agrippa l’homme sale par le col et le plaqua contre un mur. Ce dernier éclata d’un rire nerveux.

  • La tour ! Ah ah ah ! Tombée ! Ah ah ah !

  • J’ai trouvé la tour, cria Gyen. Et j’ai aussi trouvé celui qui en était tombé ! Je crois que tu portes quelque chose qui ne t’appartient pas.

  • Non ! Tombé ! La tour !

Gyen plongea la main entre les haillons de l’homme sale. Il ne lui fallut que peu de temps pour trouver autour de son cou une petite corde retenant un anneau d’or.

  • Voleur ! Meurtrier !

  • Non ! Tombé ! Tombé ! S’écria l’homme sale en larmoyant.

  • C’est ce qu’on va voir !

Gyen plongea ses yeux dans les siens. Son regard perça à travers le voile du temps jusqu’à la vérité. L’homme sale se trouvait avec James sur la coursive. Il avait demandé de l’argent à James qui avait refusé. Comment osait-il refuser ? Lui qui avait l’air si bien et heureux. Lui qui portait de si beaux vêtements et une si belle bague dorée. Soudain il voulait la bague. Cet objet chaleureux et scintillant dans la nuit. James avait refusé. Il avait commencé à lui arracher du doigt. Il avait même entendu craquer. James avait hurlé en retirant sa main. La bague avait quitté son doigt. Elle flottait dans les airs. Ils la voyaient tous les deux danser entre les gouttes de pluie. Un petit éclat doré et brillant fendant l’obscurité. Alors qu’elle se précipitait vers le vide, James avait tenté de la rattraper. L’homme sale n’avait pas voulu que James tombe. Mais il était déjà trop tard. Il aurait simplement dû la lui donner. La bague et James étaient tombés. Quel gâchis pensait l’homme sale prenant l’anneau de la main sans vie de son propriétaire. Que pouvait-il faire de plus ? Il accrocha la bague comme un trésor autour de son cou et la porta contre sa peau. Il sentit la chaleur de l’objet et le confort qu’elle lui apportait. Mais rapidement l’anneau devint froid et lourd à porter. Le contact avec le métal le glaçait jusqu’à l’os et la corde irritait sa peau. Gyen arracha l’anneau au cou de l’homme sale et le projeta au sol. Gyen avait été beaucoup de choses dans sa vie, mais quoi qu’il eut été, il avait toujours eu un sens particulier de la justice. Et cette fois, il se trouvait qu’il était de plus très rancunier. Il condamna l’homme sale à devoir porter le poids de sa culpabilité autour du cou pour l’éternité. Il le condamna également à garder le sommet de la tour, tant que celle-ci tiendrait debout, afin que plus jamais une personne n’eut à en tomber. 

Gyen retourna auprès de James et lui passa l’anneau autour de son doigt sans vie. Lentement, il leva les yeux vers le sommet de la tour. Sur les hauts créneaux, il n’y avait plus personne. Il était seul dans l’enceinte de ce château en ruine. Le cycle était brisé. Le spectre était apaisé. Plus jamais l’homme n’aurait à tomber de la tour. Au matin, on trouverait James allongé là. Que penserait Elisa alors ? Gyen se sentait incroyablement vide et impuissant. Il avait froid pour la première fois de cette nuit humide. Les phares aveuglants d’une voiture le sortir de sa torpeur. Une cadillac rouge décapotable arriva à son niveau.

  • Hello Mec, lui lança la jeune femme au volant.

  • Salut, lança le jeune homme sur le siège passager.

  • Drôle d’idée de rouler en décapotable par ce temps, répondit simplement Gyen.

  • Ha ha, qu’est-ce que tu racontes ! Y a pas meilleur temps pour prendre ça. On profite du soleil.

Gyen regarda autour de lui. Il n’y avait plus aucun signe de la tempête. L’air du matin était doux et chaud, idéal pour un road trip. 

  • On t’embarque, demanda la jeune femme, on est parti pour descendre jusqu’à Tolède.

  • Pourquoi pas, déclara Gyen en sautant à l’arrière de la décapotable. 

Dans la tempête, un mardi – partie 2

Difficile de maintenir l’illusion qu’on vol,

lorsqu’on ne fait que se rapprocher du sol.

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Chapitre 2 : Le mec de la tour tombée

Son métabolisme accéléra d’un coup. Le temps sembla se dilater autour de lui et sa conscience s’étendre jusqu’au sommet de la tour. La pluie, alors battante, sembla être devenue un amas de gouttes en suspension. Son objectif était clair dans son esprit. Il devait atteindre l’homme au sommet de la tour avant que ce dernier n’est franchi le dernier pas qui le séparait du sol. Gyen se précipita à travers la grande entrée percée dans le rempart d’enceinte. Il déboula dans la cour et cherchant des yeux la porte pour pénétrer dans la tour, le coin de son œil capta un détail improbable. Mais il ne laissa pas le temps à son cerveau de traiter l’information. Il était pressé, en état d’urgence absolu. Il manqua de peu de s’éclater l’épaule en se fracassant contre la porte de bois pour l’ouvrir. Puis gravit les volées de marches qui le séparaient encore du sommet. Il se rappa contre les mur de granite sombre à chaque tournant serré du colimaçon toujours plus étroit.

Enfin il arriva sur la coursive. Il décida de ralentir son allure. L’homme était toujours perché sur son créneau. Il s’agissait maintenant de se débarrasser de toute précipitation. On ne sait jamais ce qui pourrait précipiter les actions d’un homme qui a fait le choix de se mettre face au vide par une nuit de tempête. Alors qu’il approchait avec une agile discrétion digne d’un félin, il passa en revu dans son esprit un panel de phrases d’accroches. Fallait-il utiliser un ton grave, sérieux, compatissant, compréhensif ou bien de l’humour décalé peut-être. Comment savoir, il ne le connaissait même pas au final. Mais évidement le problème n’était pas là. Gyen rencontrait tout le temps des gens qu’il ne connaissait pas, dans des situations souvent délicates et ne s’était jamais retrouvé à court de choses à dire. Sauf une fois peut-être, oui, en Chine. En même temps, il faut admettre qu’on peut parfois avoir du mal à trouver ses mots face à des soldats de terre cuite. Mais là encore, le moment n’était pas propice à ressasser le passé. D’autant que la course poursuite avec le gang des moignons qui avait suivit la première altercation ce jour-là était loin de compter parmi ses souvenirs agréables. Mais qu’importe maintenant, il se trouvait tout proche de l’homme perché et il était grand temps de le détourner de l’appel du vide hérité de ses lointains ancêtres les grands singes.

  • Plus jeune, j’adorais monter ici et laisser mes yeux se perdre vers l’horizon infini, déclara l’homme soudainement. Je guettais le passage des navires faisant de la pêche ou bien le transit entre les plates-formes pétrolières et le port d’Aberdeen. De tout petits points mobiles, comparables à des insectes, qui se mouvaient lentement à travers les embruns et les brumes marines.

Gyen grimpa sur un créneau à côté de l’homme et s’assit à côté de lui. Il croisa ses jambes en tailleur pour bien marquer le fait qu’il ne comptait pas s’approcher davantage.

  • Comme toute chose dans la vie, j’ai fini par m’en lasser. Enfant, ce n’était pas seulement ma fascination pour le monde marin qui me poussait à grimper ici et veiller l’horizon avec une fièvre anxieuse. Mon père travaillait sur une des grandes plates-formes pétrolières. Et moi, depuis la terre, j’attendais son retour. Il faisait trois mois de rotation. Trois mois à terre, trois mois en mer. Trois mois en sa compagnie, trois mois à l’attendre. Puis un jour, le bateau est revenu sans lui. Je me suis mis à venir tous les jours. Je guettais à travers la houle priant pour un retour inespéré. Mais il n’est jamais revenu. Je venais tous les jours. Et puis, une fois je n’ai pas pu venir et encore une autre. Une semaine avait passé avant que je revienne, puis un mois et des années. Petit à petit j’étais passé à autre chose et j’ai laissé le temps passer.

Gyen restait assit, relativement impassible. Il n’avait rien à répondre à cette histoire. Il préféra donc laisser l’homme continuer.

  • C’est un peu marrant dans le fond. De se retrouver là. J’ai marché sans réfléchir. C’est un peu comme si mon corps m’avait simplement amené ici. Mon père n’est pas mort ici, ne m’a jamais conduit ici de son vivant. Je ne partage aucun souvenir de ce lieu avec lui. Pourtant quand je pense à lui, je visualise cette tour. Un peu comme si elle nous connectait lui et moi.

L’homme s’interrompit. Les bruits de la pluie et du fracas des vagues contre les rochers devinrent les seuls sons audibles. L’homme se tourna vers Gyen et lui sourit.

  • C’est marrant. Je ne sais même pas pourquoi je te raconte tout ça.

  • Je suis un mec avenant, répondit simplement Gyen.

  • C’est vrai. Tu me sembles profondément sympathique… Non, ce n’est pas le mot. Je ne crois pas que tu sois un mec sympathique. Tu me sembles  plus nuancé que ça. Tu comprends ce que je veux dire.

  • Oui, on me l’a déjà dit. Ma plus grande qualité dans le fond est d’être le mec qui est là.

  • C’est ça. Tout à fait. Ça n’a pas l’air de grand chose, mais ça compte. Être là. C’est une qualité et un défaut en fait.

  • C’est souvent un tas d’emmerdement aussi. Mais qu’est-ce que tu veux, j’ai rarement autre chose à faire.

  • Allons, allons. Pas de fausse modestie. 

L’homme se désintéressa de Gyen pour se préoccuper soudain de quelque chose qu’il semblait avoir perdu. Il palpa ses poches de manteau et de pantalon. Il n’avait pas de poche secrète à fouiller, sinon il l’aurait fait. Son visage afficha une évidente inquiétude. Il fixa les mains de Gyen et regarda les siennes.

  • Tu ne portes pas de bague ?

  • Non, répondit Gyen.

  • Merde. Tu sais quoi. Je crois que j’ai perdu la mienne. Tu ne l’as pas vu en montant ici ? Si ça se trouve je l’ai fait tomber en bas.

Et ainsi, il sa pencha au dessus du vide. Cette action eu pour effet de faire bondir Gyen sur ses appuis et d’approcher de l’homme. Ce dernier fit un mouvement de la main pour le chasser tel une mouche. 

  • Ah ah, allons qu’est-ce que tu fais ? Tu crois que c’est le moment où je vais sauter c’est ça. Ah ah. Allez, assieds toi. C’est bon. Je cherche juste ma bague. Tu es sûr de ne pas l’avoir vu ? Elle est en or et à l’intérieur on y trouve mes initiales et celles de ma femme ainsi que notre date de mariage.

Gyen eu un instant d’arrêt. Il n’avait pas vu la bague dans les escaliers. Non ça, il en était sûr. Il ne pouvait pas avoir vu la bague dehors non plus. Allons, c’était tout bonnement impossible. Avec la pluie battante, les herbes hautes brassées par le vent tandis qu’il courait. Mais il avait vu quelque chose. Alors qu’il s’élançait vers la tour et que son esprit était focalisé sur le sommet. En périphérie de sa vision… Dans l’herbe. Il avait vu…

  • Tu vois, lui dit l’homme. C’est exactement ce que je te disais. Être là, c’est une peu une qualité et un défaut. C’est être en permanence sur le fil du rasoir. Je me souviens ce que j’ai fait de ma bague maintenant.

  • Où l’as tu perdue.

  • Oh non, non. Je ne l’ai pas perdue. Elle est là en bas, je l’ai laissé tomber.

  • Ah oui ?

  • Hum, je vais aller la chercher. J’aime pas ne pas l’avoir sur moi. Je me sens incomplet.

  • Je comprends, répondit Gyen d’un ton grave.

  • C’est une qualité et défaut. Être là à temps, ça, c’est une qualité.

Sur ce, l’homme tandis la jambe en avant et fit le dernier pas qui le séparait du vide. Gyen ne l’empêcha pas. Il ne leva pas le petit doigt, car il se souvenait enfin de ce qu’il avait vu dans l’herbe. Il avait vu l’homme. Il était arrivé bien trop tard pour empêcher l’homme de tomber de la tour. Il contempla le corps inanimé dans la cour tout en bas et alors qu’il se demandait quel rôle il devait jouer dans cette histoire, la porte des escaliers s’ouvrit. L’homme venait d’arriver au sommet de la tour.

Dans la tempête, un mardi – partie 1

Il serait vint d’en vouloir à la pluie de tomber,

au vent de souffler,

à l’arbre de se fendre,

à la pierre de s’effondrer.

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Chapitre 1 : Un jour plus tard…

Gyen était d’une humeur massacrante. Il n’arrivait pas à faire taire en lui le cocktail de colère qui s’agitait comme dans un shaker. Il était encore fâché de sa rencontre avec l’artiste. Il détestait avoir à prendre ce genre d’initiative sur les gens. De plus, malgré trois shampooings, il n’arrivait pas à se défaire de l’odeur de feu dans sa barbe et ses cheveux. Il trouvait des plus désagréables de retrouver cette senteur dans sa pilosité – et ce même si un barbecue en était la cause. Sauf que dans ce dernier cas, il y avait le parfum de gras de viande qui là n’était pas contraignant. Alors que l’idée de nourriture s’imposa dans son esprit, il s’apaisa un peu. Il avait faim. Dernièrement, il avait tout le temps faim. Il s’était fait à cette idée, comme il s’était fait à celle d’aimer cette vieille veste de cuir usée. C’était comme ça, se dit-il en croisant son regard dans la glace après avoir frotté ses cheveux à l’aide de la dernière serviette sèche dont sa chambre était munie. Il n’eut pas envie de cligner des yeux face à son miroir. Il ne voulait pas tenter le diable ce soir.

Sortant de la petite salle de bain, il se retrouva dans sa chambre d’hôtel où, sur le lit, se trouvaient des vêtements neufs qu’il avait pris soin d’acheter dans un magasin lambda. Les siens puaient l’incendie et il n’avait pas de rechange avec lui. Il enfila donc les vêtements frais et jeta les autres en boule dans la poubelle près du bureau. La femme de chambre serait – au matin – sûrement ravie de cette attention. Il n’y eu que sa veste en cuir qu’il ne jeta pas. Parce que… c’était une évidence que cette veste n’était pas à jeter, et ce quoi que son odeur aurait pu être.

Il sortit dans le couloir de l’hôtel laissant la porte de sa chambre se refermer derrière lui. On lui avait laissé la numéro 12 entre la 11 et la 14. Le patron de l’établissement était persuadé qu’une chambre 13 lui porterai malheur et lui coûterai des clients. Ça, plus que les immondes motifs baroques des tapisseries ou l’effroyable moquette grêlée de tâches diverses et de zones collantes. Il posa sa clef sur le comptoir de l’accueil en passant devant. Il avait pris l’habitude de toujours faire de la sorte, du fait de sa fâcheuse tendance à disparaître d’un endroit pour se retrouver dans un autre de manière incontrôlable. À une époque, il les mettait à la poubelle. À une autre, plus cordiale, il les renvoyait par la poste. Maintenant, il faisait comme ça.

  • Vous sortez monsieur, demanda le réceptionniste. Avec ce qu’il tombe vous devriez vous munir d’un parapluie. Il y en a en libre-service dans le pot près de la porte.

Gyen ne répondit ni merde, ni merci et sortit simplement dehors. Il était toujours de son humeur massacrante et marcher dans la tempête de nuit correspondait parfaitement à ses aspirations pour la soirée. Il voulait sentir la pluie et le froid battre son visage. Une fois dans les rues de Broughty Ferry, il se rendit rapidement compte qu’il allait avoir du mal à trouver quelque chose de correct à se mettre sous la dent. Il était 22h passées et il ne semblait pas y avoir un chat dehors. Il commença à errer au hasard des rues. La pluie abondante qui ruisselait sur les façades grises des bâtiments faisait miroiter les reflets orange de la lumière des lampadaires. Les petites villes écossaises étaient belles sous un temps radieux, mais devenaient magnifique par ce genre de nuit. 

Les barmen au comptoir de tous les pubs dans lesquels il entra lui répondirent systématiquement que les cuisines étaient fermées à cette heure. Aussi, Gyen finit par échouer devant le Khan Takeaway à commander un kebab douteux qu’il se voyait déjà manger sous la pluie.

Alors qu’il passait commande de son sandwich et de ses frites, il remarqua un homme assit sur une volée de marches à l’abri d’un petit porche à quelques mètres de lui. À l’instant où son esprit s’arrêta sur le fait qu’il irait s’asseoir là-bas pour manger, il sut que c’était une mauvaise idée. Mais Gyen était un être curieux – et ce dans tous les sens du terme – il ne pouvait se satisfaire de sentir qu’une idée était mauvaise. Il devait mesurer en quoi, précisément, c’était le cas. Une fois prête, il attrapa sa commande et marcha vers le petit abri. Tandis qu’il approchait, il remarqua que l’homme assit était de l’allure de ceux qui occupent principalement leur quotidien par l’errance citadine. Gyen avait appris à aimer la compagnie ponctuelle des gens qui vivaient dans la rue, car ils avaient les yeux qui traînaient là où ceux des autres ne regardaient jamais. Ses vêtements usés étaient sales, tout comme sa barbe et ses cheveux en bataille. Il était replié sur lui-même soit pour se protéger du froid, soit pour témoigner de son état de réflexion intérieure.

  • Ça te dérange si je m’abrite un peu ici le temps de manger ?

L’homme leva les yeux sur Gyen et lui fit signe de prendre place. Gyen posa machinalement son sac de frites entre eux deux et l’invita à se servir. L’homme sale ne lâcha pas Gyen des yeux. Ce contact permanent était d’autant plus malaisant que son motif ne semblait pas clair. Au bout de longues minutes, l’homme brisa le silence.

  • Tombée…

  • Hum ?! Émit interrogativement Gyen en mâchant son kebab.

  • Tombée, reprit l’homme sale.

  • Qu’est-ce qui est tombée ? 

  • Ah ah ah, La tour… Tombée, répondit-il en mimant de ses mains.

  • Une tour est tombée. Je comprends rien. Quelle tour, où ça ?

  • Là, dit-il en pointant une direction du doigt. La tour tombée.

L’homme sale se leva dans un mouvement brusque. Il renversa le sachet de frites sur son passage et courant sous la pluie au milieu de la rue, il gueulait : tombée ! La tour tombée ! Ah ah ah Tombée ! Tout ça n’avait que peu de sens pour l’instant. Mais bon, comme se disait souvent Gyen : au fond, dans la vie, peu de chose ont vraiment de sens. La direction que l’homme lui avait indiquée pointait vers la plage. Alors mouillé pour mouillé, se dit-il, autant aller en plus profiter des embruns de la mer du nord. Il finit d’engloutir son repas et suivit la rue qui s’élançait vers le front de mer. 

La flore de la dune dansait sous les bourrasques d’un vent tourbillonnant. Les vagues, indécises quant à leur destination, se fracassaient entre elles en projetant des gerbes d’eau salée dans les airs. Ce spectacle chaotique était en parfait accord avec les états d’âme de Gyen. Il sentait dans ce tableau une forme d’harmonie. Il inhala une profonde bouffée de cet air chargé d’humidité et de sel et esquissa un sourire. Il se mit à marcher machinalement le long de la plage. Alors qu’il avançait, il vît se dresser face à lui une sombre structure verticale. Elle n’était pas tombée du tout, mais il la reconnut tout de même. Gyen avait appris il y a bien longtemps à écouter son instinct. C’était de cette tour dont lui avait parlé le clochard. La tour tombée tenait encore debout. 

Gyen accéléra le pas à l’approche de l’édifice. Car plus qu’une simple tour, il se trouvait face à un modeste château. À quelques mètres de son entrée, il fit halte pour s’offrir la contemplation d’une vue d’ensemble. Ses yeux remontèrent de la base au sommet, cherchant un détail ou une anomalie quelque part. Ils s’arrêtèrent enfin sur la plus haute coursive. Dans un créneau, il remarqua la silhouette d’un homme. Ce dernier en appuie sur les merlons était monté sur le créneau. Son intention sembla soudain évidente. Gyen s’élança en direction de la tour, il espérait de tout cœur être assez rapide à la gravir et en atteindre le sommet pour empêcher un drame.

Le mystère de la maison moisie – partie 4

Malheureusement,

Ils étaient trop nombreux pour qu’on les y laissa là,

Mais pas assez pour une bonne omelette.

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Chapitre 4 : L’œil du champignon

Il était temps pour Gyen de se montrer à la hauteur de ses annonces ambitieuses. Depuis qu’il était, il avait toujours pris un malin plaisir à faire des effets de style en lançant des phrases péremptoires pour tromper le sort. Il était intimement convaincu que son excès de confiance avait aidé à solutionner de soit la plupart des problèmes auxquels il avait été confronté. Au moins, il avait réussi à convaincre Stéphanie qu’il était la personne qui allait mettre fin à son problème fongique.

Gyen prit Stéphanie par la main et la guida jusque dans le salon, tout en lui disant : la nature du problème dont tu souffres se joue sur deux points. Le premier est de comprendre ce qui fait que tu es devenu un terrain viable pour permettre à ces créatures de se développer. Comme tout les dérivé des champignons, ils se nourrissent par absorption de ce qui se trouve dans leur milieu direct. Il y a donc quelque chose chez toi qui les satisfait. Mais le point important pour moi, est de savoir s’il s’agit d’une infiltration accidentelle ou d’une invasion volontaire.

  • Qu’est-ce que ça change ?

  • Généralement, mon niveau de politesse.

  • De politesse pas rapport à qui. Je ne comprends pas. Vous voulez être poli envers de la moisissure ?

  • C’est à peu près l’idée, oui. Je ne vais pas me perdre dans un acte d’agression directe. Je préfère la courtoisie du dialogue. Et si je peux me permettre une remarque, je suis sur le point de te faire pénétrer dans le royaume Silurien où aucun humain n’a jamais mis le pied volontairement. Je crois qu’il serait temps que tu te débarrasses de ce vouvoiement un peu pénible.

  • Je… Vous… Qu’est-ce que tu… Quoi ?!

Stéphanie ne comprit pas vraiment ce qui se passa soudain. Elle se sentie happée de toutes parts. Elle bougeait tout en étant immobile, comme si l’univers autour d’elle défilait de lui-même sous ses pieds. Ses sens ne comprenaient plus rien. Ses yeux ne lisaient aucune forme connue, ils n’étaient même pas certain de savoir s’ils regardaient quelque chose de sombre ou de lumineux. L’air s’épaissit. Un bourdonnement fort mélangeant un panel de sons étranges et encore inconnu vrombit à ses oreilles. Sa langue sentie enfin une vague acide et amère venant d’une odeur que son nez finit par identifier comme une fragrance de rouge bordeaux très forte. Elle n’était plus dans son salon. C’est tout ce dont elle était sûr. Ça et le fait qu’elle sentait la main de Gyen dans le creux de la sienne. Lui, il souriait. Il ne semblait en aucun cas incommodé par l’endroit où ils se retrouvaient.

  • C’est par là que nous allons, lui dit Gyen en pointant du doigt une sorte d’immense cité fongique aux proportions cyclopéennes.

  • Où est-ce qu’on est ?

  • Dans la réalité silurienne. De là où proviennent les champignons qui entrent par ton œil dans notre réalité.

  • Mais qu’est-ce qu’on fait là ?

  • On va causer.

  • Avec des champignons.

  • Bah oui, quoi d’autres.

  • Vous voulez… Euh, tu veux parler avec des champignons ? Les champignons parlent.

  • Si on se donne la peine d’écouter, il n’y a pas grand-chose qui ne parle pas. C’est juste que tu appartiens à une espèce égocentrique qui est convaincu que faire vibrer ses cordes vocales est la seule manière de communiquer. Mais l’univers à bien des voix.

Ils arrivèrent rapidement au pied de l’imposant édifice. Stéphanie prit conscience de l’aspect vivant de la structure alors qu’ils pénétraient son enceinte. Elle avait tenu la main de Gyen tout du long, tout naturellement. Un peu comme un enfant donne la main à un parent. Il émanait de Gyen un charisme autoritaire qui la poussait à lui faire confiance. Elle était certaine d’une chose, à son contact, elle oubliait d’avoir peur de cet étrange endroit.

Gyen s’arrêta. Ils se trouvaient maintenant face à une sorte de trône décharné duquel se formait un relief dont les contours incertains laissaient imaginer une silhouette irréelle. De cette dernière, de multiples orifices laissaient échapper une fumée malsaine dont Stéphanie aurait juré être de couleur bordeaux. Elle ne sut ni comment, ni pourquoi, mais elle comprit qu’ils étaient en présence du maître des lieux.

  • Je préférerais que tu me laisses lui parler si ça ne te dérange pas. 

Stéphanie ne sut pas quoi répondre. Comment pouvait-il imaginer qu’elle pourrait parler à sa place. Elle ne savait pas si le commentaire était fait pour l’offenser et la renvoyer à son inutilité ou pour faire un mot d’esprit. Gyen ne fit pas grand cas de ces interrogations et s’avança – seul – de quelques pas vers le trône. Des différents orifices, jaillit une salve de fumée bordeaux. Gyen cracha une suite de bouffées de fumées dont la teinte dérivait du bordeaux au carmin. La silhouette sur le trône répondit à cette politesse par une déclinaison du carmin au bordeaux en motif inverse. Le dialogue avait commencé. Ils émettaient à tour de rôle des signaux de fumées de différentes formes et teintes à des rythmes plus ou moins rapide. Stéphanie crût à un moment que les choses allaient mal tourner alors que la teinte déviait dangereusement vers le jaune – qui comme chacun sait, ne présage jamais rien de bon. Mais la couleur avait fini par revenir à des teintes plus cordiales pour enfin statuer sur un vermillon. Gyen et le roi fongueux semblaient être tombés d’accord.

  • Bien, déclara soudain Gyen en se tournant vers Stéphanie. Il dit que les siluriens ont quittés notre réalité il y a plusieurs millions d’années et ne compte en rien y revenir.

  • D’accord !? Ce qui veut dire que…

  • Ce n’est pas une invasion. Le langage qu’il parle n’est pas celui des mots. Il ne dissimule pas de malice ou de mensonges. On peut lui faire confiance. Et puis, il sait qui je suis.

À ces mots, une légère fumée verte s’échappa des pores de Gyen pendant un très bref instant. Tous les pores du roi fongueux s’occultèrent en sursaut, avant de se rouvrir lentement tandis que l’émanation cessait.

  • Il sait ce que je leur ferais en cas de débordement de leur royaume.

  • Mais alors, comment sont-ils arrivés dans mon mur ?

  • Ils ne sont pas arrivés dans ton mur. Tu les as mis dans ton mur. Eux, ils sont entrés dans ton œil.

  • Oui. Bref, comment on s’en débarrasse ?

  • Pas le choix, on va devoir les affamer.

  • Les affamer.

  • Bah, oui. Tu comprends, les petits débordements d’une réalité à l’autre sont fréquents. Mais comme en règle générale, il n’y a pas ce dont l’espèce à besoin pour se nourrir, ils meurent sur le pas de la porte. Mais pas dans ton cas.

Le roi fongueux émit des salves de fumées de nuances divers qu’il ponctuait à chaque fois d’un retour au bordeaux.

  • Il te demande ce qui a changer chez toi pour nourrir ainsi son peuple. Il pense que c’est un sentiment. Il pense qu’une personne ou un objet de ton quotidien en est à l’origine.

  • Je… Je ne sais pas quoi répondre… Je…

  • C’est parce que tu veux puiser dans le langage des mots. Oublie le un instant. Ferme les yeux et oublie les mots.

Stéphanie s’exécuta. Ses yeux se fermèrent lentement. Elle se replia en elle-même. Comme dans un ascenseur, elle se sentait descendre au plus profond de sa conscience. Soudain, elle exhala de ses narines une faible vapeur – comme un murmure – de couleur amarante. « Amarante ! » S’inquiéta aussitôt le roi fongueux.

  • Mais oui, bien sûr, s’écria Gyen. Ce n’était pas bordeaux du tout. Amarante. Je suis passé à côté. On peut rentrer maintenant.

Gyen remercia de vermillon le roi fongueux, qui par politesse le gratifia d’une fumée passe-velours. Il prit Stéphanie par la main et l’entraîna hors de la réalité silurienne – de retour dans son salon.

Parfait ! Parfait ! S’écria Gyen est furetant dans le salon. Il savait maintenant ce qu’il cherchait. Au fond de lui, il s’en voulait un peu d’avoir confondu le bordeaux et l’amarante. Il est vrai que la similarité des teintes pouvait prêter à confusion. Mais maintenant qu’il avait la solution exacte, il savait l’épilogue proche. Lorsque ses yeux s’arrêtèrent sur l’objet, il le reconnut. Comment avait-il pu passer à côté avant. Il l’avait tenu lui-même entre ses doigts. Il attrapa la petite chose responsable de tous ces maux et le présenta à Stéphanie.

  • Le voilà, dit-il, voilà le coupable.

  • Ça ?!

  • Oui ça, dit Gyen en agitant l’immonde petite poterie dans sa main. C’est cette vilaine forme sculpté qui provoque un sentiment de détresse malsaine et d’insécurité molle. Cette chose pue l’amarante à plein nez. Un vrai festin à champignons silurien.

Il avait dans la main la petite sculpture moche que Stéphanie avait achetée à un artiste sur un marché. Maintenant qu’elle avait visité le royaume fongique elle voyait des similitudes évidentes. Elle le regardait d’un œil neuf. Pour elle, ce n’était plus le petit étron informe qui avait attiré une pathétique sympathie, mais bien une sorte de totem à l’effigie des créatures siluriennes.

  • Mais qu’est-ce qu’on doit faire ?

  • C’est simple !

Gyen leva le bras bien haut et projeta la poterie contre le sol. Une petite fumée – dont chacun en aura reconnu la couleur – s’en échappa. Stéphanie resta l’air béate un bon instant avant de demander : et maintenant ?

  • Maintenant ? Maintenant, je pense qu’il faut mettre ce truc dans la plus proche poubelle et direction l’incinérateur.

  • Et c’est tout ? C’est finit ?

  • Oui.

  • Mais la tâche est encore sur mon mur.

  • Oui, c’est vrai. Et dans ton œil aussi. Mais le sentiment qu’elle provoquait chez toi et dont elles se nourrissaient n’est plus. D’ici une semaine, tout devrait avoir disparu. Et je doute que tu en gardes le moindre souvenir au final.

Gyen fit quelques pas en direction de la porte d’entrée.

  • C’est vraiment de cette sculpture dont venait le problème ? 
  • Oui, d’une certaine manière. 
  • Qu’est-ce que tu vas faire alors ?

Gyen prit une pose pour signifier un instant de réflexion, puis décréta :comme toujours, deux possibilités. Soit c’est un accident et je détruis les sculptures soit ça ne l’est pas, et je dois aussi m’occuper du sculpteur. L’art et l’inspiration sont des choses puissantes et les royaumes dont elles proviennent peuvent rejoindre le nôtre parfois. Mais jamais ils ne doivent se parasiter les uns les autres.

À ses mots, Gyen ouvrit la porte et en franchit le seuil. Stéphanie voulut l’interpeller, mais elle s’en garda. Elle regarda l’homme s’éloigner dans sa rue jusqu’à disparaître. De son côté, son esprit était soudain plus léger. Elle sentait le parfum de l’air dans ces poumons et les embruns de la mer. Plus d’odeur étrange ou de sentiment malfaisant. Elle se sentait libérée.

FinIllustre_B04_Site

Le mystère de la maison moisie – partie 3

Qu’y a-t-il de plus bizarre qu’une personne normale ?

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Chapitre 3 : Un monde moisi

Gyen se trouvait accroupi devant le mur. Le visage au plus proche de la tache, tandis que ses doigts en parcouraient les bords. Se faisant, sa conviction, selon laquelle la moisissure et le mur étaient deux choses distinctes, se renforça dans son esprit. Il prit un peu de recul pour s’offrir une vision d’ensemble du problème. Stéphanie l’avait aidé à faire de la place dans le salon en poussant une partie du mobilier.

  • Vous allez vraiment pouvoir m’en débarrasser. Vous savez comment faire ?

  • Oui ! J’en suis sûr.

  • C’est fantastique.

  • Eh oui… Enfin, je veux dire… Disons que je vois la marche à suivre…

  • Ah oui, lui demanda Stéphanie un peu perplexe.

  • Dans les grandes lignes… Très bien, disons plutôt que j’ai une bonne idée sur la manière de procéder.

Gyen se déplaça face à l’immonde tache sentant le bordeaux, à la manière d’un combattant sondant son opposant à la recherche d’une faille dans sa défense. Ça me semble parfaitement évident, déclara-t-il soudain en marchant d’un pas résigné hors du salon. Il s’arrêta très vite dans le couloir qui desservait les pièces de la maison, tournant la tête de gauche à droite comme un animal en chasse.

  • Où est-ce que vous allez ? Qu’est-ce que vous cherchez ?

  • J’ai besoin de… Ah ah !

Il se dirigea d’un pas décidé vers la cuisine. Là, il ouvrit quelques placards puis le frigo. Stéphanie s’approcha de lui.

  • Mais qu’est-ce que vous faites ?

  • Vous devriez vraiment penser à mettre des semelles de chaussures de votre frigo pour l’été, c’est drôlement agréable, lui dit-il en lui passant plusieurs articles venant des étagères du réfrigérateur. Pose moi ça sur la table si tu veux bien.

  • Je ne vois pas en quoi du jambon et du fromage vont aider à virer la chose moisi de mon salon.

  • Ah ! En rien du tout, répondit-il en attrapant un sachet de pain de mie. C’est pour me faire un sandwich. Je meurs de faim.

Stéphanie resta estomaquée devant le sans-gêne de cet homme. Elle mourrait soudain d’envie de le mettre à la porte de chez elle. D’abord, il prétendait avoir senti la tache moisie, puis avait débarquer dans son domicile sans invitation. Certes, il avait bien vu la chose, mais maintenant il ne faisait clairement rien pour s’en débarrasser comme il l’avait annoncé. Et là… Il se payait le luxe de se servir dans sa cuisine. Le temps de se refaire toute cette narration dans la tête, Gyen en avait finit avec la préparation de son encas et l’attaquait à pleines dents.

  • Tu en veux un ?

  • Non, je n’en veux pas. Je n’ai pas envie de sandwich du tout. Je n’ai pas faim. Je n’ai plus faim depuis des jours. Je ne dors plus. J’ai l’impression de devenir folle et votre présence n’arrange rien.

  • Pourquoi tu ne dors pas ?

  • Pourquoi ?! Non, mais vraiment ? C’est une vraie question ? À votre avis, qu’est-ce qui peut bien m’empêcher de dormir, hein ?

    Gyen mâcha sans rien répondre.

  • Cette tâche putain. Ce truc qui prolifère sur le mur de mon salon et que personne ne voit jamais. Ce truc qui me rend folle et me bouffe la vie et…

  • Que personne ne voit jamais ?

  • Oui, c’est ce que j’ai dit. Et que…

Le visage de Gyen s’illumina soudain. Il ne laissa pas Stéphanie finir sa phrase et partie en courant vers le salon. Cette dernière se résigna à le suivre.

  • Personne ne la voit jamais. C’est bien ça ?

  • Oui.

  • Parfait. Parfait. Mais toi, tu la vois bien, n’est-ce pas ?

  • Évidement, oui.

  • La question est donc pourquoi.

  • Pourquoi ?!

  • Bien sûr. Tu es juste une personne normale et banale comme on en rencontre tous les jours. Tu travailles, tu sors, tu manges, tu dors et c’est tout. Alors pourquoi est-ce que tu es la seule à la voir ?

  • Vous la voyez bien vous.

  • Oui, oui. C’est le cas. Mais moi, vois-tu, je suis une personne bizarre. Je suis probablement l’être le plus étrange que tu puisses rencontrer. C’est pour ça que je vois les choses que personne ne voit, que je vais là ou personne ne va. Tu comprends ?

Stéphanie se sentit à la fois profondément vexé et insulté des propos de l’homme. Une petite part d’elle fut tout de même intriguer par le personnage. Le temps qu’elle commence à lui trouver un peu de charme, il avait bondi face à elle. Son visage à quelques centimètres du sien.

  • À moins que je ne me trompe, reprit-il. À moins que tu es quelque chose d’étrange toi aussi.

Elle se sentit rougir d’un léger malaise alors qu’il l’auscultait telle une bête curieuse. Ses yeux croisèrent les siens. Ils étaient d’un bleu gris d’une rare clarté et… Et ils fixaient ses yeux à elle sans ne jamais cligner.

  • Hum… Viens t’asseoir par là, déclara Gyen en la dirigeant vers un fauteuil.

Il déplaça alors le fauteuil, Stéphanie dedans, face à la tâche du mur et se plaça entre les deux. Il se mit à farfouiller dans ses poches. Pendant un instant, elle eue l’impression qu’il enfonça plus de la moitié de son bras dans l’une d’elles. Au bout de ce qui semblait être la neuvième poche qu’il fouillait, il tira un briquet. Vérifia son bon fonctionnement et déclara : Je veux que tu regardes attentivement devant toi.

Il approcha le briquet de la tache sur le mur. Il l’alluma et une petite flamme vient lécher la surface moisie. Une petite fumée noirâtre naquit, accompagnée d’une très mauvaise odeur. Le regard de Gyen passait alternativement de la tache à Stéphanie quand soudain la réaction qu’il attendait se produisit enfin.

Stéphanie se plaqua les deux mains sur son œil droit en hurlant de douleur. Gyen coupa la flamme et plongea sur Stéphanie.

  • Ça va aller, c’est finit, lui dit-il en dégageant ses deux mains de devant son œil. Il va falloir que tu me laisses voir.

Gyen examina l’iris de Stéphanie et de là où s’échappait un maigre filet de fumée, il vit une petite tache moisie. Minuscule, elle se trouvait à la lisière entre l’iris et le blanc de l’œil de la jeune femme.

  • Qu’est-ce qu’il m’arrive, demanda-t-elle au bord des larmes.

  • C’est ce que je craignais. Tu ne devrais pas être capable de voir cette tache. Ce qui la compose ne vient tout simplement pas du même monde, il ne devrait pas exister de lien entre vous.

  • Alors comment est-ce possible ?

  • C’est parce que la moisissure ne vient pas de ton mur. Elle a continué sur ton mur, car tu y portais souvent ton regard. La moisissure a commencé à pénétrer cette réalité dans ton œil.

  • Non ! Je ne veux pas, cria Stéphanie en cachant son œil de sa main. Je veux que ça s’arrête.

Elle se leva brusquement du fauteuil, renversant Gyen sur son passage et couru vers la cuisine. Gyen se releva à la hâte et le temps d’arriver dans la pièce, il trouva Stéphanie un couteau à la main, la pointe dirigée vers son œil.

  • Je veux que ça se finisse.

Alors que la lame d’acier s’apprêtait à effleurer la surface de sa cornée, Gyen interrompit son geste d’une main ferme. Il la dépouilla du couteau, qu’il envoya voler dans la cuisine. Il la fixait d’un regard ferme et convaincu, mais sans méchanceté aucune.

  • Est-ce que vous allez m’aider, finit-elle par dire en sanglotant.

  • Je te l’ai dit. Je suis la personne la plus étrange qui existe et bizarrement la plus adaptée dans ce genre de situation. Oui, je vais t’aider. Comme je te l’ai dit, je vais te débarrasser de cette tache.

Suite et fin au prochain épisode.

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Le mystère de la maison moisie – partie 2

Cette tache dans le coin, à l’angle des murs et du plafond,

vous savez bien laquelle, dans cette pièce de votre maison,

Depuis quand est-elle là ? Pensez-vous en la regardant.

Et elle, que pense-t-elle ? En vous observant.

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Chapitre 2 : Ce que personne ne voyait

Stéphanie vécu la sonnerie de son réveil comme une délivrance. Cela faisait des semaines que l’insomnie l’avait gagné et elle en était venu à redouté profondément les moments où tous les autres êtres humains de son entourage se plongeaient dans cette phase de récupération qu’on appelle le sommeil. Elle passait ses nuits les yeux grands ouverts à essayer de ne pas penser à l’horreur qui l’obsédait. Elle était prise de sueurs froides et son réveil se moquait d’elle ouvertement en égrainant les minutes comme des heures. Elle allumait parfois la petite télévision de sa chambre dans l’espoir de sombrer face à une série allemande ou bien une télé-réalité sans intérêt.

La veille, elle avait fait en sorte de ne même pas passer dans son salon afin de ne pas croiser ce qu’elle ne voulait pas voir et ainsi ne pas être tenté de se faire prendre dans le piège de l’observation angoissée. Ce matin, elle voulait faire encore plus fort. Elle voulait au contraire passer dans son salon et faire exprès de ne pas la regarder. L’ignorer, c’était ça qu’il fallait faire. Si elle y arrivait ce matin, elle tenterait de nouveau l’expérience le soir, puis le jour suivant et ainsi de suite, jusqu’à finir par oublier le sujet de sa phobie.

Elle entra dans le salon et se força à s’intéresser à son ficus, elle chercha un peu d’intérêt dans cette plante qui n’en avait aucun. Puis à une photo d’elle en compagnie de deux de ses amies – à l’époque heureuse où elle avait encore des relations normales avec les gens. Il faut dire que son entourage avait commencé à prendre ces distances avec elle alors qu’elle avait commencé à leur faire part de la chose de son salon. Personne n’avait utilisé le mot « folle » – du moins, face à elle. Son attention passa enfin sur une petite poterie toute moche qu’elle avait un jour achetée sur un marché. Elle avait cru faire acte de bienveillance en achetant la chose laide, mais cela avait encourager l’idiot qu’il l’avait fabriqué à en faire plus et en inondé les boutiques locales. Elle ne savait même pas ce que la sculpture devait représenter. C’était juste laid. Elle sourit un moment en pensant à ce qui avait pu servir d’inspiration au vilain petit étron de terre cuite.

Alors que son esprit s’amusa de l’anecdote, un frisson, lui parcourut la nuque. De quel droit osait-elle s’alléger les pensées. Elle le sentit soudain. Ce qu’elle essayait d’ignorer était là, inutile de se leurrer du contraire. Elle ne voulait pas regarder. Elle voulait être forte et ne pas céder. Mais c’était impossible. Elle sentit sa tête commencer à pivoter sur ses épaules. Ses pupilles allaient chercher à l’extrémité de son angle de vision, à la commissure des paupières. Mais soudain, alors que la chose allait être en vue… Elle le remarqua. À travers la fenêtre, il était là. Un homme aux cheveux courts, bruns piqué de gris portant une veste de cuir tout usée. Le regard de Stéphanie s’arrêta sur lui. Non pas qu’il lui semblait étrange ou quoi que se soit, mais il donnait le sentiment de ne pas être à sa place dans le décor. Tout ce que Stéphanie aurait pu dire de Gyen à ce moment-là, c’est qu’il était apparu au moment où elle avait eu besoin de lui. Mais ça, elle ne le réalisait pas encore. Ce rôdeur à la fenêtre, lui avait complètement fait sortir de sa tête l’existence de l’horreur de son salon. Alors que celle-ci allait de nouveau s’immiscer dans son esprit, se produisit quelque chose d’inattendu. L’homme à la veste de cuir usé s’avança dans son allée et sonna à sa porte.

  • J’ai senti une odeur, lui dit-il, alors qu’elle ouvrait sa porte.

  • Une odeur ?

  • Oui, quelque chose de bordeaux. Tu vois de quoi je veux parler ?

Elle voulut lui répondre que non, elle ne voyait pas du tout de quoi il parlait et refermer sa porte, mais… à la réflexion… La chose de son salon avait, il est vrai, une odeur qui lui faisait pensé à quelque chose de violet.

Sentant qu’un « oui » allait sortir de la bouche de Stéphanie, Gyen s’invita dans sa maison. Il traversa le hall en reniflant. Bien sûr Stéphanie s’apprêtait à l’invectiver de sortir de chez elle.

  • C’est par là. Je le sens. L’odeur est plus forte.

Alors qu’il se dirigeait clairement vers le salon, elle renonça. Il se dirigeait vers la chose et peut-être, s’autorisa-t-elle à penser, allait-elle trouver chez cet étrange personnage l’aide dont elle avait désespérément besoin.

  • Beurk ! C’est bon, j’ai trouvé. Ça vient de cette pièce.

Gyen parcourut le salon, furetant dans les coins et baladant son œil curieux sur chaque détail. Le voyant tourner en rond dans son salon, une sueur froide caressa l’échine de Stéphanie. Mais voyons, c’était pourtant évident. La chose est là. Pourquoi est-il à perdre son temps sur mes bibelots alors qu’il vient de passer devant ? Serait-il comme les autres ? Ne verrait-il rien ? Peut-être que si personne d’autre que moi ne voit la chose, c’est tout simplement que la chose n’existe pas. Que je suis folle.

  • Ça ! L’interrompit Gyen dans sa spirale de pensées macabres. Oui, ça !

  • Oui, eh bien ?

  • Qu’est-ce que c’est que cette immonde petite statuette toute moche ?

  • Euh… Ah vrai dire, je ne sais pas trop. 

  • Hum, c’est affreusement vilain. La personne qui a fait ça doit avoir un bien mauvais fond. Ça me rappelle une histoire sur l’inspiration et l’art dans la mythologie nordique. Ce qui aura influencer la main de « l’artiste » sortait clairement des fesses d’Odin.

Gyen jeta la statue par-dessus son épaule. Cette dernière n’eut même pas la décence de se briser en touchant le sol. Stéphanie était un peu abasourdie par les manières de l’homme. Elle réalisera bien plus tard que, sûrement, en cet instant Gyen avait senti la détresse mental qui la dévorait et avait fait en sorte de détourner son attention.

  • Bon, et si nous passions aux choses sérieuses, dit-il en arborant un sourire des plus chaleureux. Depuis que nous sommes entrés ici, tu prends soin de ne pas regarder ce mur.

Gyen fit un bon en direction du mur en question et son attention se fixa particulièrement sur une tache sombre qui ressemblait à de la moisissure.

  • Plus particulièrement, cette chose. J’aurais envie de dire tache, mais ce n’est pas une tache. Et toi, qu’est-ce que tu aurais envie d’en dire ?

  • Je ne sais pas. Je… pense que c’est le mur qui moisit.

  • Et moi, je pense que ce n’est pas le mur. Je pense que le mur n’a rien du tout. Mais tu as raison, c’est spongieux, vivant et ça se propage. C’est un fragment de la réalité elle-même qui est en train de moisir ici.

  • Un fragment de la réalité ? La réalité ne peut pas moisir. Ça n’a aucun sens.

  • Non, c’est vrai. Et ça n’a pas besoin d’en avoir pour ce que nous allons faire.

  • Qu’est-ce que nous allons faire ?

  • Bah, t’en débarrasser évidemment.

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Le mystère de la maison moisie – partie 1

Parce que sans lui, 

le monde serait moins bizarre et absurde,

Moins inquiétant et moins étrange…

… Moins beau, en quelque sorte.

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Chapitre 1 : Ce matin-là

Ce matin-là, comme à son habitude, Gyen ouvrit les yeux à 8 heures. Il n’était pas vraiment le genre d’homme qu’on pouvait qualifier comme « quelqu’un du matin ». On ne pouvait pas sérieusement considérer qu’il était « quelqu’un du soir non plus ». En réalité, la seule chose qu’on pouvait dire de lui est : qu’il était quelqu’un – et ça, quel que soit le moment de la journée. Alors qu’il se levait de son lit, il fut ravi de constater qu’il était toujours lui-même. Il faut bien admettre que la chose est fort peu agréable au saut-du-lit de découvrir qu’on est devenu en quelques heures de sommeil quelqu’un d’autre. Quelqu’un avec des goûts différents, une voix différentes, un corps tout différent. Il est, par exemple, très désagréable dans ces moments-là de ne pas reconnaître ses propres dents alors qu’on les parcours du bout de la langue. Or, ce matin là – et Gyen le confirma lorsqu’il se rencontra dans le miroir, il était toujours le même que la veille au soir. Il étira ses membres engourdies. Il cligna courageusement des yeux face à la glace de sa salle de bain et esquissa un sourire quant au résultat. Il était ravi de constater que, tandis que ses yeux était fermés, il n’avait pas disparu. Là encore, il faut bien reconnaître qu’il est parfaitement déplaisant de disparaître face au miroir de sa salle de bain alors qu’on est nu et mal réveillé, avec les dents pas brossées et son haleine du matin. Mais il était toujours bien là et cette idée le réconforta à tel point qu’il s’autorisa à cligner des yeux une seconde fois.

Parfait. Toujours pas de disparition.

Gyen passa quelques vêtements. Une sorte de mix entre ceux encore frais d’hier et des propres pliés dans le tiroir du dessus de la petite commode blanche en face du lit. Il ne prenait jamais ceux du tiroir du dessous. En vérité, il n’ouvrait plus jamais le tiroir du dessous depuis la fois où ce dernier – au lieu d’offrir des rangées de chaussettes pliées par paires – lui avait ouvert une vue sur une obscurité abyssale de laquelle une voix lui avait crié : « Je te vois Thibaut. Je te vois. Oui, c’est bien à toi que je parle Thibaut. Ce n’est pas la peine de me regarder avec ses yeux et ton sourire en coin. Je sais que tu sais que je t’ai vu faire. N’essaye pas de me duper du contraire. »

Chose qui lui avait semblé surréaliste, puisqu’il ne s’appelait pas du tout Thibaut.

Mais alors qui était ce Thibaut ?

Gyen ne l’avait jamais su. Aussi il avait préféré ne jamais rouvrir le tiroir. Même s’il avait du pour cela se racheter une collection complète de paires de chaussettes.

Gyen descendit prendre son petit déjeuner. Il aimait bien l’idée de commencer la journée de cette manière. Il avait très fortement envie de quelque chose de sérieux et de subsistant. Tel que des saucisses, des œufs, des haricots à la tomate, un peu de lard et des toasts. Et un bon café, oh oui, un bon café. En ouvrant son frigo, la triste réalité le frappa mollement sur la joue. Il n’était riche que d’une demi-bouteille de lait demi-écrémé, d’une boîte à œufs vide – dépouillant l’objet de sa fonction première et le reléguant au rang de « juste » boite – et d’une paire de semelles pour chaussures qu’il gardait car il aimait la sensation fraîche sous sa voûte plantaire lorsqu’il mettait ses boots en été. Il se résigna donc à un simple café au lait tout nul – parce qu’il n’avait également plus de bon café – en se disant qu’il se vengerait sur le déjeuner.

Son petit déjeuner gâché, il se décida à attaquer sa journée. Il n’avait rien de prévu ce matin-là. Gyen savait que les matins où rien n’était prévu étaient les pires. Ils finissaient trop souvent de manière inattendue et désagréable. Comme il allait bientôt le découvrir, ce matin-là, ne ferait pas exception à cette règle. Il revêtit sa veste de cuir marron – moche et confortable – et ses boots – sans les semelles fraîches du frigo parce que nous étions au mois de février et qu’elles n’étaient donc pas à propos. Alors que sa main s’apprêtait à saisir la poignée de la porte d’entrée, il entendit une voix par-dessus son épaule.

  • Billet s’il vous plaît.
  • Pardon, dit Gyen en se retournant.
  • Billet s’il vous plaît, répéta le contrôleur qui se trouvait face à lui. Gyen fouilla les poches de sa veste et – dans le fond de la poche secrète à l’intérieur de la poche intérieur – il trouva un petit billet de train orange. Le contrôleur prit le billet et le poinçonna en disant : Ah, Dundee ! Vous descendez au prochain arrêt, mon garçon.

Gyen trouva que le « mon garçon » était totalement superflu compte tenu qu’il ne devait pas y avoir un écart d’âge si grand entre eux. Mais il ne dit rien à ce sujet. Il ne dit rien non plus concernant le fait qu’il se trouvait soudain dans un train en direction de Dundee et non plus dans son hall d’entrée. Cela ne servait à rien de se poser une telle question puisqu’il était de toute façon sur le point d’arriver.

En descendant sur le quai, une bourrasque de vent froid et humide lui balaya désagréablement le visage. Il pouvait y sentir les embruns de la mer du nord, mais aussi une odeur acre et tenace qui n’avait rien à voir avec la mer. Dans son esprit ça sentait comme quelque chose de violet, ou pire, de Bordeaux… Oui, c’était ça. Une odeur Bordeaux. Le parfum de quelque chose de malsain et malhonnête à la fois. D’une chose qui s’insinue lentement et pénètre salement par capillarité dans tous les recoins. C’était insupportable. Il lui fallait immédiatement en trouver la source afin de mettre un terme à ses effluves. Tel un limier, il se mit à suivre l’odeur. Son nez le porta jusqu’au pont neuf et sur la rive opposée de Tayport. C’était un minuscule village de pêcheurs empreint d’un charme pittoresque fou. Là, il erra entre les habitations. Il crut à un moment avoir perdu la piste, après avoir passé l’église en face de l’unique restaurant de la rive : une baraque à fish n’ chips.

Mais au détour d’une rue, l’odeur le frappa de nouveau de plein fouet. Il continua son chemin entre les petites habitations et arriva jusqu’à une impasse. Il sut la reconnaître au premier regard. Elle n’était pas imposante ou effroyable d’aucune sorte. Elle arborait de jolie couleur sur une jolie forme d’ensemble. Mais l’odeur… Il savait qu’elle était habitée d’une chose malsaine. Au moins, il avait rapidement compris la raison de son arrivée dans cette ville ce matin-là. Il devait entrer dans cette maison.

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